Entre foi et stigmatisation : le Fâ à l’épreuve du Bénin contemporain
Le Fâ est un système traditionnel de divination originaire d’Afrique de l’Ouest. Il permet de comprendre le passé, le présent et l’avenir à travers des signes et messages des ancêtres et des forces invisibles. Au Bénin, le Fâ oscille entre reconnaissance institutionnelle et marginalisation sociale. Sacré par l’UNESCO en 2008 comme patrimoine immatériel de l’humanité, le Fâ considéré tantôt comme science spirituelle, tantôt superstition diabolisée, suscite fascination ou rejet selon les croyances. A travers cette enquête qui fait parler différentes catégories de personnes, nous allons faire une plongée au cœur d’une sagesse millénaire en quête de réhabilitation.
Le Fâ comporte 256 signes appelés Dù en langue fon, chacun avec ses variantes et interprétations. Ces signes sont obtenus lors de la consultation à l’aide de noix sacrées ou de chaines divinatoires. Pour entamer la récolte des informations de notre enquête, nous avons rencontré à Abomey-Calavi , Judith Danhouegnon Boconon Zounto Agbaley, prêtresse de Fâ,. Dans sa cour, un mur recouvert des signes du Fâ accueille les visiteurs. Sur un banc, quelques clients patientent. Elle nous reçoit dans la salle de consultation où divers objets sacrés occupent les étagères. Entre ses doigts, elle fait rouler doucement son chapelet de Fâ. «Le Fâ représente tout pour moi. Il me dit qui je suis et me guide dans toutes mes décisions», déclare-t-elle. Pour la Boconon, l’image du Fâ évolue: «Autrefois, on nous traitait d’enfants de Satan. Aujourd’hui, les gens reviennent à leurs origines». s’en réjouit-elle.
Le Fâ : entre tradition et modernité
Le Fâ, ou Ifá, est une pratique divinatoire originaire des peuples Yoruba et Fon, utilisée pour interpréter le destin et guider les décisions importantes. Selon prêtresse Danhouègnon, le Fâ est une science qui éclaire la vie de l’homme, depuis naissance à sa mort. Aussi, elle souligne l’importance de cette pratique dans la transmission des valeurs et des connaissances ancestrales. Mais chez certains jeunes urbains, il inspire peu. «Je n’ai jamais consulté le Fâ. Pour moi, c’est une pratique du passé» résume Antoine, un jeune commerciale.
Fâ : Une science entre méfiance et revalorisation
Longtemps stigmatisé comme pratique rétrograde, le Fâ malgré les quelques divergences connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Pour le chercheur Aziz Ebo, cette méfiance vient de l’influence coloniale et religieuse:«Le rejet ou la marginalisation du Fâ est due à sa diabolisation et l’ignorance de son importance.Si certains intellectuels se détournent du Fâ, c‘est juste à cause de l’ignorance et de l’influence de la foi prônée par les religions abrahamiques» affirme-t-il. Ce diagnostic est partagé par Magelie Badjogoumè, citadine fière de ses racines :«Le Fâ est une science divinatoire, une sagesse ancestrale qui éclaire le passé, le présent et le futur. Il ne s’agit pas d’une divinité, mais du noyau même de toutes les divinités. Le fondement spirituel autour duquel gravitent les forces invisibles. Le Fâ est l’un des plus précieux héritages que nous ont légué nos ancêtres. Il éclaire nos choix.Il ne ment jamais. Mais, le boconon peut mal l’interpréter».

Le regard des religions révélées
Les leaders religieux restent partagés sur le sujet. Le prête Moïse ADEKAMBI, en service à Porto-Novo, auteur de la thèse De l’herméneutique biblique et de l’herméneutique d’Ifá, affirme : «Je ne pense pas que le Fâ soit une pratique spirituelle. Je pense plutôt que c’est une pratique religieuse ou, si c’est une pratique spirituelle, alors sa spiritualité découle de données religieuses». Ce dernier voit le Fâ comme une religion non compatible avec le christianisme «Le Fâ n’est pas compatible avec la foi chrétienne qui est la mienne tout simplement parce que le contenu de ma foi est différent». Il poursuit : «Certes, nous croyons tous au même Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Mais je ne crois pas que Ifá, Orunmila, soit le témoin de ma tête, c’est-à-dire de mon destin». Mais le pasteur Sylvain ATINDEKOUN lui, pense qu’il existe une foi naturelle partagée par tous, rendant la compatibilité possible.
Quand le Fâ devient scène
Pendant que les avis divergent, le Fâ est pourtant révélateur chez certains artistes à l’image du slameur béninois Amagbégnon. Enraciné dans la spiritualité endogène, il puise sa voix dans le Fâ. « En 2013, j’ai consulté un Boconon pour comprendre comment mon art pouvait servir. Le signe révélé m’a imposé trois impératifs : authenticité, humilité et initiation sacré». C’est ainsi qu’est né son concept de Slam Vodoun. Depuis, le Fâ est son moteur de création : «Il éclaire mes choix artistiques, il nourrit mon slam par sa théâtralité et sa puissance symbolique». Les signes, les chants rituels, deviennent pour lui une matière poétique riche et vivante. Malgré les attaques ou rejet, il persiste avec foi : «L’art transmet sans heurter. Il crée des ponts, suscite le respect, transforme les jugements en curiosité.»
Entre reconnaissance et insuffisance étatique
Depuis quelques années, le Bénin tente de repositionner le Fâ dans l’espace public. La consultation annuelle du To Fâ, en début d’année, est devenue un rituel national. Mais pour Marcel Zounon, expert du patrimoine, «Le Fâ contient les savoirs de la faune, de la flore, de la langue, des rituels et des arts» et donc, ces gestes restent symboliques et il faut selon lui «Intégrer le Fâ dans les curricula éducatifs, créer des centres de formation, investir dans sa valorisation». Aujourd’hui, malgré la reconnaissance de l’UNESCO, l’enseignement du Fâ demeure marginal et sans cadre juridique robuste et il faut selon l’expert une vraie politique culturelle pour enseigner le Fâ dès l’école primaire. «On ne peut pas construire le développement sur l’oubli de soi» renchérit-il.
Le Fâ, longtemps stigmatisé, redevient pour beaucoup un repère identitaire. Qu’il soit rejeté, célébré ou simplement questionné, il oblige la société béninoise à se confronter à elle-même. Entre foi, art et politique, il offre une voie de réconciliation entre modernité et tradition, et rappelle qu’on ne peut bâtir du neuf sans racines solides.
Bérénice Célia Gainsi
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