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La tragédie de Sawtche : Quand les fesses d’une femme font d’elle une proie

La tragédie de Sawtche : Quand les fesses d’une femme font d’elle une proie

Elle s’appelait Sawtche, mais l’Europe coloniale l’a rebaptisée « Vénus hottentote », avant de l’angliciser en Sarah Baartman. Arrachée à sa terre natale, exhibée pour ses fesses hors normes, disséquée comme un objet d’étude, puis oubliée dans les réserves d’un musée, elle incarne l’un des visages les plus glaçants de la déshumanisation raciale. Deux siècles plus tard, son nom refait surface, réclamant justice et mémoire.

Née vers 1789 dans une communauté Khoïkhoï près du fleuve Gamtoos, dans l’actuelle Afrique du Sud, Sawtche est enlevée à son environnement dès sa jeunesse. En 1810, elle est emmenée en Angleterre, puis en France, sous prétexte de travailler, mais en réalité, elle est destinée à devenir un spectacle humain.

À Londres comme à Paris, elle est exhibée dans des foires, des salons privés, parfois presque nue, devant un public fasciné par sa morphologie – notamment ses fesses naturellement développées, appelées stéatopygie. Elle est alors surnommée de façon déshumanisante « la Vénus hottentote ». Ce nom combine l’ironie cruelle du mot Vénus, la déesse romaine de l’amour, et hottentote, un terme péjoratif utilisé par les Européens pour désigner les Khoïkhoï, perçus comme primitifs et inférieurs.

À ce moment de sa vie, son nom africain Sawtche est remplacé par Saartjie, diminutif néerlandais de Sarah, et devient finalement Sarah Baartman dans les archives coloniales et les récits européens. Trois noms pour une même femme, trois reflets d’un destin brisé entre identité bafouée, assignation raciale et voyeurisme scientifique.

L’obsession raciale déguisée en science

À Paris, Sawtche attire l’attention du naturaliste Georges Cuvier, célèbre pour ses travaux sur l’anatomie comparée. Quand elle meurt le 29 décembre 1815, à environ 26 ans, ses souffrances ne prennent pas fin. Elle meurt dans la misère, après des années d’exploitation, affaiblie par une maladie inflammatoire (probablement la syphilis ou une autre infection), aggravée par l’alcoolisme, la malnutrition et la solitude.

Mais ce qui suit est encore plus cruel : Cuvier procède à une dissection complète de son corps, dans une démarche dite « scientifique », mais profondément raciste. Il prélève son squelette, son cerveau, ses organes génitaux, et fait un moulage en plâtre de son corps nu. Tout cela est ensuite exposé au public au Muséum national d’Histoire naturelle, puis au Musée de l’Homme à Paris.

Le moulage et les restes de Sawtche y resteront visibles jusqu’en 1974, date à laquelle ils sont retirés de l’exposition. Mais ses restes humains ne seront jamais inhumés, conservés dans les réserves du musée, traités comme des objets et non comme les vestiges d’un être humain.

Le rapatriement : une victoire de la mémoire

En 1994, à l’aube de la démocratie en Afrique du Sud, Nelson Mandela appelle solennellement à la restitution du corps de Sawtche. Il faudra huit ans de combats diplomatiques pour que la France accepte officiellement de remettre les restes humains et les objets associés à l’Afrique du Sud.

Contrairement à certaines idées reçues, les parties anatomiques (squelette, cerveau, organes génitaux) n’étaient pas intégrées au moulage, mais conservées séparément dans des contenants de laboratoire. Le moulage en plâtre, bien qu’inerte, avait lui aussi une forte portée symbolique : il a été inclus dans la restitution pour signifier une reconstitution complète de la personne de Sawtche.

En mars 2002, ces éléments sont envoyés en Afrique du Sud dans un cadre officiel et solennel. Le 9 août 2002, jour de la Fête nationale de la Femme en Afrique du Sud, Sawtche est enfin enterrée dignement à Hankey, dans la province du Cap-Oriental, non loin de son lieu de naissance. Son inhumation devient un acte de réparation symbolique, une réaffirmation de son humanité volée.

Une mémoire toujours vivante

Aujourd’hui, Sawtche / Sarah Baartman est devenue un symbole mondial : De la déshumanisation des corps noirs pendant la colonisation; De la façon dont la science a été utilisée pour justifier des idéologies racistes et de l’importance de la mémoire historique et de la restitution des restes humains.

Son histoire interpelle, choque, mais surtout oblige à regarder en face les récits oubliés, les corps exploités, les femmes humiliées, et la nécessité de rendre justice aux oubliés de l’Histoire.

Sources et lectures recommandées :

1 – Platform ArThemis – Sarah Baartman – France and South Africa 2 – Open Restitution Africa – The Repatriation of Sara Baartman 3- University of Cape Town News – The humility of Sarah Baartman (2014) : 4- Encyclopédie en ligne – Saartjie Baartman (page Wikipedia enrichie et sourcée) 5- BlackPast.org –Saartjie Sara Baartman (1789–1815)

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