Foi et héritage ancestral : quand un prêtre catholique confronte le Fâ
Au cours du mois de mai dernier, mon enquête intitulée « Entre foi et stigmatisation : le Fâ à l’épreuve d’un Bénin contemporain » m’a valu le premier prix dans la catégorie presse numérique au Prix Cultura Afrique Francophone 2025. Une distinction qui m’encourage à poursuivre le partage des voix entendues lors de ce travail d’investigation. À travers une série d’articles que je publierai sur www.sparticulture.com, je souhaite donner la parole à ceux qui ont accepté de s’exprimer sur ce sujet sensible. Pour inaugurer cette série, j’ai rencontré le père Moïse Adéniran ADEKAMBI, prêtre du diocèse de Porto-Novo et formateur au Grand Séminaire Monseigneur Louis Parisot de Tchanvédji. Son témoignage est à la fois éclairant, frontal et profondément enraciné dans la complexité identitaire béninoise.
Religion ou spiritualité ? Le prêtre tranche
Dès l’entame, le père ADEKAMBI remet en cause l’une des idées reçues les plus répandues : « Je ne pense pas que le Fâ soit une pratique spirituelle. Je pense plutôt que c’est une pratique religieuse ou, si c’est une pratique spirituelle, alors sa spiritualité découle de données religieuses. » Une précision lourde de sens, à une époque où certains milieux intellectuels africains qualifient volontiers le Fâ de simple spiritualité pour le rendre plus universel et « acceptable ». Le prêtre poursuit en expliquant pourquoi cette distinction est capitale : « Dire que c’est une spiritualité permet de vendre la marchandise à des gens qui sont d’autres religions, et donc de les attirer. Enfin ! Le débat reste ouvert sur la distinction entre religion et spiritualité. La vérité des faits, me semble-t-il, est qu’on peut distinguer l’une de l’autre, mais on ne peut jamais les séparer l’une de l’autre. » Derrière cette analyse, le prêtre développe une certaine réalité. Pour lui, le Fâ est bel et bien un système religieux complet, fondé sur une cosmogonie et une théogonie précises, et dont les récits ‘’les Odu ou Du’’ dépassent le simple cadre spirituel pour former un corpus structuré.
Des fidèles en quête de repères ?
La question n’est pas restée confinée au débat intellectuel. Elle interpelle directement les croyants. Le père ADEKAMBI en a fait l’expérience après la soutenance de sa thèse de doctorat en 2019, consacrée à une approche comparée de l’herméneutique biblique et de l’herméneutique d’Ifá : « Beaucoup de fidèles et de prêtres m’ont posé des questions sur le Fâ dans toutes les directions. J’ai compris qu’ils ont besoin d’être situés par rapport à cette réalité qui fait partie de leur quotidien d’Africains des cultures d’Ifá et en même temps, voire inséparablement, de chrétiens. ». Ce tiraillement, le père ADEKAMBI a cherché à l’apaiser par l’écriture. En 2024, il publiait un ouvrage pastoral intitulé ‘’L’Africain-chrétien et Ifá Orunmila’’. Un livre de vulgarisation qui vise à apporter des éclairages simples sur une question souvent taboue dans les églises, mais omniprésente dans la vie des fidèles.

Un point de rupture : l’incompatibilité avec la foi chrétienne
Pour autant, le prêtre ne s’égare pas dans les compromis. Il affirme sans détour: « Le Fâ n’est pas compatible avec la foi chrétienne qui est la mienne tout simplement parce que le contenu de ma foi est différent de celui de la foi (…) Certes, nous croyons tous au même Dieu, « Créateur du ciel et de la terre ». Mais je ne crois pas que Ifá, Orunmila, soit ‘le témoin de ma tête’, c’est-à-dire de mon destin, celle que j’ai choisie de ma propre main avant d’entrer dans le monde (dans le sein maternel) … Je ne crois pas non plus aux Vodun dont Ifá est la bouche, au sens de porte-parole. » La ligne est claire : si le christianisme et le Fâ partagent la croyance en un Dieu créateur, leurs chemins divergent profondément dès qu’il s’agit de cosmogonie, de destin ou de médiation spirituelle.
L’UNESCO et la reconnaissance culturelle du Fâ
Quand il s’agit d’aborder la reconnaissance du Fâ par l’UNESCO, le père ADEKAMBI nuance encore une fois avec précision : « Ce n’est pas tout le système du Fa qui a été reconnu par l’UNESCO comme patrimoine immatériel universel. Ce ne sont pas les sacrifices du Fâ, ni les travaux du Fâ, ni la divination par le Fâ. C’est l’immense littérature orale que constituent les Odu Ifá. ». À travers ces mots, il rappelle que l’UNESCO n’a pas sanctifié une religion, mais salué une œuvre littéraire collective, fruit du génie oral africain : « C’est un patrimoine de notre génie littéraire oral qui n’a rien à envier aux techniques littéraires de la poétique occidentale. » Pour argumenter ses propos, le père ADEKAMBI invite à lire Introduction à une poétique du Fâ du Professeur Mahougnon Kakpo ainsi que le classique du Professeur Wande Abimbola, Ifa. An Exposition of Ifa Literary Corpus.
Entre coexistence et tiraillements
Interrogé sur les relations entre croyances traditionnelles et autres religions, le prêtre offre une analyse nuancée : « La coexistence est une évidence. (…) De conflit interpersonnel, je ne pense pas qu’il y en ait à grande échelle. Par contre, il y a un tiraillement personnel à l’intérieur des personnes qui sont de religion chrétienne ou musulmane face aux croyances et pratiques des religions traditionnelles. » Et d’ajouter :« je distingue bien les conflits entre les personnes de religions différentes et les tiraillements intérieurs du croyant d’une autre religion face aux croyances traditionnelles. Pour utiliser un vocabulaire auquel on est habitué, les conflits entre les religions traditionnelles et les autres religions devraient conduire à des affrontements. Les tiraillements entre sa foi et les croyances des religions traditionnelles conduisent au syncrétisme religieux. » L’analyse est limpide : au Bénin, le problème ne réside pas tant dans une guerre de religions que dans une lutte intime des croyants eux-mêmes, partagés entre héritage familial et foi nouvelle.
A lire aussi : https://sparticulture.com/2025/05/27/entre-foi-et-stigmatisation-le-fa-a-lepreuve-du-benin-contemporain/ : Foi et héritage ancestral : quand un prêtre catholique confronte le FâFormation, initiation et une confidence inattendue
Le père ADEKAMBI distingue avec soin deux notions souvent confondues. « On peut se former à la divination du Fâ sans se faire initier au Fâ. La formation et l’initiation sont deux choses différentes. ». La formation, explique-t-il, peut se limiter à l’apprentissage technique – manipulation des noix sacrées, lecture des figures géomantiques – sans implication rituelle. L’initiation, en revanche, est une démarche profonde de consécration « Je n’ai rien contre une telle formation. Je n’ai pas besoin de passer par là avant de connaître la manipulation des noix sacrées, de la chaîne divinatoire, des figures géomantiques attachées aux Dù, même si j’ai oublié les noms des figures et beaucoup de Dù tout simplement parce que je ne pratique pas. Par contre, l’initiation est une démarche initiatique de consécration et connaissance des « choses d’Ifá » que ne connaissent que les initiés. Soit dit en passant, le candidat à l’initiation passe obligatoirement par la phase de la formation dont je viens de décrire brièvement le contenu. » affirme-t-il.
Puis, dans un éclat de sincérité, il confie : « En milieu Yoruba, le Fâ est une question de famille. Moi je le pouvais, si je le voulais, car je suis d’une famille de Babalawo. » Un aveu qui résume à lui seul la tension vécue par beaucoup ; celle de la possibilité d’un héritage initiatique, confrontée au choix conscient de la foi chrétienne.
Un témoignage qui interpelle
À travers cette parole dense et sans détour, le père Moïse Adéniran ADEKAMBI illustre les dilemmes d’un Bénin contemporain partagé entre tradition et modernité, héritage et foi, culture et religion. Son témoignage pose des jalons clairs : respect du patrimoine, lucidité théologique, mais refus de l’amalgame.
Ce premier article ouvre une série où d’autres voix toutes singulières, toutes essentielles viendront enrichir la réflexion sur la place du Fâ et des religions traditionnelles dans la société béninoise d’aujourd’hui.
Bérénice Célia Gainsi
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