Bénin : « le FITHEB était déjà au cimetière avant que la COVID ne tousse » dixit Ezin Pierre Dognon
Depuis l’avènement de la Covid-19, l’un des secteurs les plus touchés par cette épidémie reste celui de la culture. C’est du moins ce qui est constaté depuis plusieurs mois. Mais pour le jeune écrivain béninois Ezin Pierre Dognon, Musicologue et spécialiste des politiques de développement culturel, la Covid-19 n’est qu’un bouc émissaire puisque les activités culturelles étaient presque inexistantes au Bénin avant que cette épidémie ne l’envahisse. C’est du moins ce qui ressort de l’interview qu’il a accordé à notre confrère de Atlantic fm, Jacque Lalèyè, par rapport à l’impact de la Covid-19 sur le secteur culturel au Bénin.
Lire l’intégralité de ses propos ici👇🏾
<< Monsieur Jacques Laleye, cher ami et frère journaliste, je tiens d’abord à vous remercier pour ce que vous faites pour l’épanouissement des actrices et acteurs culturels. On s’est connus au journal Le Meilleur et depuis, le combat culturel est notre crédo. Avant tout propos, permettez-moi de remercier les auditrices et auditeurs de Atlantic Fm.
Vous me demandez d’opiner à propos de l’impact de la COVID 19 sur les activités culturelles du Bénin. A cet effet, je voudrais d’abord remercier le gouvernement béninois pour l’esthétique qu’il apporte dans le secteur des arts (musique, danse, cinéma et littérature), de la culture en général et du tourisme de façon spécifique. Nous avons encore à l’esprit le feu de paille qui a entouré la cérémonie de lancement du Pan culturel du Programme d’Action du gouvernement. C’est un acte majeur qui nous a permis de rêver et de faire rêver bien d’acteurs de la sous-région ouest africaine. Ceci dit, le spécialiste des politiques de développement culturel, que je suis, est resté sur sa soif quatre ans après. Et si la COVID pouvait s’exprimer, je suis convaincu qu’elle dira « cessez de me faire porter le chapeau ».

Bon nombre d’acteurs culturels se demandent si le gouvernement travaille pour convaincre les partenaires sociaux, pour attirer les touristes ou pour l’épanouissement des acteurs locaux. Pourtant, dans une planification bien élaborée cette fissure ne devrait pas s’observer malgré la crise sanitaire dite COVID. Je m’explique : si on prend le prisme des résultats, il semble sans équivoque que le gouvernement a mis toute sa stratégie ou du moins la majorité de sa stratégie sur le rayonnement du pays à l’extérieur ; autrement dit, le développement des sites touristiques pour attirer plus de visiteurs. En soi, c’est une bonne stratégie.
Malheureusement, il y a eu l’enlèvement des touristes français au Parc de la Pendjari. Ce fait a jeté du discrédit sur toute la politique du gouvernement. C’est mon avis et cette analyse n’engage que moi. A mon sens, à partir de ce moment, nous venons de recevoir un signal. Toute prétention observée, je pense que le gouvernement devrait revoir sa politique de développement culturel, autrefois orientée vers l’international, pour la nationaliser.
D’ailleurs, Monsieur Laleye vous savez de quoi je parle puisque j’ai prôné le « consommons » local culturel, cultuel et culinaire pendant des années à travers le festival Itinér’ance et vous et moi connaissons bien le résultat. Je pense que les spécialistes de la cause culturelle vous le diront : on mesure la démocratie d’un pays par le nombre d’évènements culturels qui s’y organisent à travers festivals et bien d’autres. Aujourd’hui, combien de festivals avons-nous encore au Bénin ? Les festivals, indépendamment de la situation de crise sanitaire, étaient déjà précaires et sont devenus agonisants avec la COVID.

En 2010, je disais dans les colonnes du portail Béninculture que sans la loi sur le mécénat culturel, la notion d’acteur culturel ne serait qu’une coquille vide au Bénin. Récemment en 2017, au cours d’une interview accordée à Biscottes Littéraire, je déplorais qu’un Ministre, qui m’a lu, se soit précipité pour sortir un truc dénommé Fonds de bonification qui ait été l’ombre du Ministre lui-même.
Concrètement, pour répondre à votre question Monsieur Laleye, je pense que la COVID n’est que l’arbre qui cache la forêt d’où mon approche tendant à vous dire, dès le départ, que s’il lui était donnée la possibilité de s’exprimer, la COVID dirait simplement : « ne me mélangez pas à vos histoires » car, vous le savez, le FITHEB était déjà au cimetière avant que la COVID ne tousse.
Laissez-moi vous dire une chose Monsieur Laleye : sous un régime précédent, les acteurs culturels se plaignaient du folklorisme du secteur des arts et de la culture dans leur ensemble. Nous trouvions que nous n’existions que lors des cérémonies de passation et autres activités folkloriques. Aujourd’hui, avant d’honorer votre invitation, j’ai demandé l’avis de certains acteurs culturels qui sont des esprits éclairés du milieu. Savez-vous ce qu’ils m’ont dit ? Tenez-vous bien : tous sont unanimes sur le fait que le secteur est « clochardisé ». Je n’en reviens pas. A m’entendre, vous diriez peut-être que je fais un procès au régime en place. Hélas, peut-on analyser l’impact de la COVID sur le secteur sans parler des problèmes du secteur ? Voyez-vous, au regard des pléthores de fédérations et de confédérations qu’il y a dans le pays, le gouvernement, à travers le ministère de la culture notamment la Direction des arts et du livre, a décidé de mettre en place le Conseil National des Organisations d’Artiste. Voilà une belle initiative, me suis-je dit, même si personnellement j’avais des réserves. Vous avez vu ce qu’est devenu ce conseil ? Un fantôme ou si vous voulez un éléphant blanc.
Monsieur Laleye, les guerres d’intérêt créent la clochardisation des acteurs puisque (et je m’excuse de mon franc parler), les gars n’ont rien à manger chez eux. Le panier de la ménagère culturelle est vide. Les restaurants qui accueillent les rares prestations des acteurs sont au ralenti. C’est donc facile qu’un égoïste qui tire la ficelle parvienne plus rapidement à ses fins. Mais à qui profite ce suicide du secteur ? Les salles de spectacle sont transformées en lieu de prière et de culte bien avant la COVID. Les acteurs culturels n’ont pas de lieu d’expression bien avant la COVID. Comment voulez-vous que j’analyse l’impact de la COVID sur le secteur ?

Monsieur Laleye, le FITHEB est mort et ce ne sont pas vous et moi qui l’avons tué.
Le fond de bonification est mort avant sa naissance et ce ne sont pas les acteurs culturels, les auteurs du crime.
Le statut de l’artiste est une incantation qui guérit la souffrance de ceux qui la prononce et vous et moi sommes loin d’en faire un comprimé.
Je le dis haut et fort, nous avons un problème structurel et tant que le fonctionnement restera aussi partisan qu’il l’est jusque-là, des situations de crise comme la COVID viendront toujours nous rappeler la petitesse de nos visions politiques. Et en m’exprimant ainsi, je suis loin d’avoir un bord politique.
Pour ceux qui ne me connaissent pas, on m’appelle Ezin Pierre DOGNON.
Je suis doctorant en musicologie et je suis auteur des recueils de nouvelles :
– Dullah la grosse énigme
– Désolé madame, j’épouse mon portable.
J’ai été membre comédien de la compagnie de Théâtre Tout Terrain de 2009 à 2013 et j’ai fondé avec d’autres amis l’association Oladé Tourisculture du Bénin dont j’ai été Président de 2009 à 2012.
Je vous remercie.>>
Propos recueillis par Jacques Lalèyè
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