Quand l’art se fait mémoire : Paris inaugure «L’Archive», monument dédié aux victimes du génocide des Tutsis
Sur les rives de la Seine, un nouveau repère mémoriel s’inscrit désormais dans le paysage culturel parisien. Inauguré le 2 juin en présence des présidents Emmanuel Macron et Paul Kagame, « L’Archive », œuvre de l’artiste Grada Kilomba, rend hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda en 1994. Plus qu’un monument commémoratif, cette création contemporaine interroge la place de l’art dans la transmission des traumatismes de l’histoire.
Une œuvre pour raconter l’indicible
Face au fleuve qui traverse Paris, deux imposantes stèles noires semblent dialoguer dans le silence. Leur sobriété contraste avec le tumulte de la capitale. Baptisée L’Archive, l’œuvre imaginée par l’artiste, écrivaine et chercheuse Grada Kilomba a été conçue comme un espace de mémoire dédié aux victimes du génocide des Tutsis au Rwanda.

Installé sur l’esplanade Habib-Bourguiba, à proximité du quai d’Orsay, le monument rejoint désormais les grands lieux de mémoire de la capitale française. Son ambition dépasse cependant la seule commémoration. Il invite le visiteur à réfléchir à la manière dont les sociétés conservent, transmettent et confrontent les souvenirs des tragédies humaines.
L’art plutôt que la représentation
Comment représenter un drame qui a coûté la vie à plus d’un million de personnes entre avril et juillet 1994 ? Pour Grada Kilomba, la réponse ne pouvait passer par une illustration directe de la violence.
L’artiste a fait le choix d’une écriture plastique épurée. Deux blocs de laiton noir reposent sur une dalle de pierre volcanique inspirée de l’imigongo, une forme d’art traditionnel rwandais. Cette référence discrète permet d’introduire symboliquement une part du Rwanda au cœur de Paris tout en évitant toute forme de spectaculaire.



Selon les informations communiquées autour du projet, l’œuvre a été pensée comme une archive symbolique où demeurent les voix, les souvenirs, les expériences et les espoirs des victimes et des survivants. Le vide qui sépare les deux stèles devient lui-même un langage, celui de l’absence laissée par les disparus.
Un mémorial inscrit dans le patrimoine culturel parisien
La création de ce monument est le fruit d’une commande publique associant l’État français, la Ville de Paris et plusieurs acteurs engagés dans le travail de mémoire autour du génocide des Tutsis. Son implantation sur les quais de Seine n’a rien d’anodin.
Le site a été choisi pour son ouverture au public et pour sa proximité avec d’autres lieux mémoriels de la capitale. L’objectif est de faire de L’Archive un espace vivant de transmission, accessible aussi bien aux habitants qu’aux visiteurs venus du monde entier.
Dans cette perspective, l’œuvre s’inscrit dans une tradition de monuments contemporains qui privilégient la réflexion et l’expérience sensible à la monumentalité classique.

La mémoire comme langage commun
L’inauguration du mémorial a réuni le président français Emmanuel Macron et son homologue rwandais Paul Kagame, donnant à l’événement une portée historique particulière.
Prenant la parole devant les invités, Paul Kagame a salué les démarches engagées ces dernières années par la France pour faire la lumière sur son rôle dans cette tragédie : « Assumer ses responsabilités historiques exige un véritable courage, car cela suscite une vive opposition de la part de ceux qui ont des comptes à rendre. Il faut une grande humanité pour aller jusqu’au bout. M. le président Macron, je tiens à vous féliciter pour les deux : votre courage et votre humanité. »
Le chef de l’État rwandais a également déclaré : « Je considère ces propos comme quelque chose de plus précieux qu’une excuse, à savoir la vérité. »
De son côté, Emmanuel Macron a présenté ce nouveau lieu de mémoire comme un héritage destiné aux générations futures. « Il inscrit désormais le génocide des Tutsis au Rwanda au cœur de notre capitale et de notre histoire. Il est l’aboutissement d’un long et patient travail de vérité que nous avons collectivement fait nôtre. »

Quand la création devient transmission
La présence de l’écrivain et musicien franco-rwandais Gaël Faye lors de la cérémonie rappelle également le rôle majeur joué par les artistes dans la construction de la mémoire collective.
À travers L’Archive, Paris accueille non seulement un nouveau monument, mais aussi une œuvre qui témoigne de la capacité de l’art contemporain à porter des récits historiques complexes. Dans un monde où les témoins disparaissent progressivement, la création artistique devient à son tour un relais de transmission.
Trente-deux ans après le génocide des Tutsis, cette œuvre de Grada Kilomba affirme ainsi que la mémoire ne se limite pas aux livres d’histoire. Elle peut aussi prendre la forme d’un espace, d’un silence, d’une matière ou d’un regard posé sur deux stèles noires au bord de la Seine.
Sources : Le Monde , L’officiel des spectacles , RFI, Reuters , AfriqueInfos
Bérénice Célia Gainsi
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